Le héro qu’il est (vraiment)

Mercredi 10 décembre 2008

Il a souffert, Jean Lévesque, il a tant souffert. Enfant, il perd ses parents pour passer ses jours prochains dans un saint orphelinat jusqu’à que ses nouveaux gardiens décident de l’adopter. Et pourtant… Pourtant, il ne s’est pas laissé abattre. Après sa chute, il s’est relevé, tout seul, pour consacré son temps à étudier, toujours étudier – à travailler, toujours plus ardemment. Il n’est pas resté là, découragé, à attendre que son piteux destin change, non. Il s’est lui-même avancé pour lutter contre ce qui le rendait malheureux, ce destin qui le clouait à la pauvreté, à la misère. C’est un homme au passé tragique qui ne s’est pas abandonné malgré tout. Un vrai héro, non ?

« Ill atteignait une époque relativement calme où, comme un naufragé dans une île déserte, il regardait toute ressource autour de lui avec un besoin primitif de la plier à ses fins. Il se vouait à des années de lutte et de misère au bout desquelles il n’aurait qu’à étendre la main pour saisir le fruit de son travail et de son renoncement. » (p. 212)

Même dans sa bataille, il souffre et il accepte cette souffrance. Telle est sa conviction. Il s’acharne année après année et, bien qu’il ne voit pas sa situation s’améliorer remarquablement, mais il demeure patient, car, il le sait, ses efforts seront un jour récompensés et pour que ce jour vienne, il persiste dans sa quête.

Son temps est précieux, dit-il. Il le gère à bon escient et ne tolère aucun obstacle sur le chemin de son ambition. Et Florentine, elle ? Elle est la preuve que Jean Lévesque n’est pas aussi indifférent, sans coeur et méchant qu’il le semble. Après tout, malgré qu’il sache que sa présence n’est point bénéfique pour elle, il cède non à son charme mais à son achalante insistance, il lui donne de son temps qui lui est si important. Il la sauve de son ennuie. Sacrifices.

Pour la jeune fille, par contre, ce n’est jamais assez ! Elle attend de lui toujours plus de ces sacrifices de sa part, elle ne joue pas franc jeu avec ce gentil homme. Vous allez dire que c’est parce qu’elle l’aime ? Cela ne justifie pas le fait qu’elle ne fait qu’à sa tête sans tenir compte de ce qu’il pense vraiment. Pauvre garçon, qui le blâmerait de s’enfuir, de tenter de se débarrasser de cette chose collante qui ne veut vous lâcher d’une semelle ?

« Bah, il n’était pas si mauvais garçon qu’on pouvait le croire, puisqu’il avait poussé Florentine vers Emmanuel, bien capable celui-là de l’aimer véritablement. Mais il n’avait pas prévu qu’il la reverrait. Ni au restaurant, qu’il évitait absolument, ni par hasard. Encore moins, la nuit, dans une rue déserte… » (p. 192)

Il essaye de l’écarter gentiment, mais elle ne veut pas comprendre, elle ne veut pas lui ficher la paix. Il est conscient non seulement du fait que l’existence de Florentine dans son quotidien est mauvaise pour lui, mais aussi que son existence n’est pas favorable pour la serveuse parce qu’il sait qu’il ne peut l’aimer. Malgré tout, malgré que la seule présence de la fille le fasse souffrir davantage, il la revoit…

« Elle était sa misère, sa solitude son enfance triste, sa jeunesse solitaire; elle était tout ce qu’il avait haï, ce qu’il reniait et aussi ce qui restait le plus profondément lié à lui-même, le fond de sa nature et l’aiguillon puissant de sa destinée. » (p. 213)

Pourquoi? Il se voit en elle, il voit sa misère en elle et ses élans de compassion l’empêchent de la renier complètement, une partie de lui ne peut se résoudre à laisser cette chose triste toute seule dans le noir de la pauvreté… parce que Jean Lévesque a beau être ambitieux et parfois un peu froid, mais il n’est pas dénudé d’émotions. C’est une âme affligée, mais compassionnée et passionnée. Les yeux mouillés d’une jeune fille suffisent pour le garder auprès d’elle, ne serait-ce que temporairement.

En dépit de cela, Jean reste Jean. C’est un héro dramatique au passé dramatique qui lutte contre son malheur. Le viol de Florentine marque sa descente dramatique, car aussi courageux que puisse être ce héro, il est humain et il est fatigué (sans compter que la jeune fille ne lui facilite pas la vie en lui tournant sans cesse autour). C’est sans aucun doute un acte impardonnable, bien que justifiable jusqu’à un certain point. Pourtant, en réponse de sa conduite, il fait un autre sacrifice – celui de quitter enfin Saint-Henri. Un héro n’est pas toujours habillé de draps blancs.

« Il se rappelait en même temps que, parfois, dans sa vie, il avait cherché à soulager sa peine, sur sa route. Enfant, il cédait volontiers ses friandises à un petit camarade. Il avait encore de ces mouvements généreux, pourvu qu’ils ne gênassent pas la libre expansion de son être. » (p. 214)

Note : À lire ou relire avec un ton velouté et légèrement sarcastique.

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