Saint-Henri, Saint-Denis… Saints au gout amer
Mercredi 10 décembre 2008
Ah! la pauvreté. Plus qu’une situation financière: un état d’esprit particulier qui s’empare sournoisement des personnes le plus démunies. Infatigable pauvreté qui gruge l’âme des pauvres! tristesse constante, crasseuse, qui s’approprie leurs quotidiens!
Dans la première partie de Bonheur d’occasion, l’auteure la dépeint de façon de plus en plus prononcée à mesure que les chapitres se déroulent, comme un chapeau dont les personnages se seraient coiffés, qui ratatine, qui se rapièce, mais qui ne s’ôte pas… On découvre ainsi, peu à peu, le malheur de ces gens qui n’ont rien, qui ne sont rien aux yeux du monde, et on croit (enfin on espère) qu’ils ne peuvent aller plus mal, ni d’ailleurs être plus indigents qu’ils nous sont décrits. On s’attriste sur la pâle physionomie de Florentine, sur son allure effacée et fragile, sur l’inquiétude constante de Rose-Anna qui n’arrive pas à joindre les deux bouts, sur la petite famille qui “en arrache”.
L’ébauche faible d’une issue possible commence à se former pour les personnages, premièrement pour Florentine qui fait la rencontre de Jean, duquel elle tombe amoureuse et en qui elle entrevoit le salut lui permettant de se sortir du cercle vicieux que constitue sa miséreuse vie. Quant à Rose-Anna, l’argent amené par son fils enrôlé dans l’armée constitue aussi un début pour elle, qui s’en réjouit tout de même avec une certaine réticence.
La perspective de la vie de ces deux personnages prend une teinte bien plus rose aux chapitres 13 et 14, où une lueur d’espoir se met à scintiller au bout du tunnel sombre et obscur qui abrite leurs tourments incessants. Azarius, sommé par sa femme de se trouver un travail, réussit à emprunter un truck là où il est nouvellement embauché et propose à toute sa famille d’aller faire un petit tour en campagne histoire de rendre visite à la parenté de Rose-Anna. Cette dernière est complètement ravie et s’exhalte de cette opportunité dont elle peut bénéficier grâce à Azarius, son “beau fou”. Il lui tarde de revoir les lieux de son enfance, les gens de sa jeunesse si lointaine déjà, les odeurs des terres qui l’ont vu grandir, la cabane à sucre qui l’emplit de joie rien qu’au souvenir de la tire sucrée…
Pour Florentine, qui décide de ne pas accompagner sa famille chez les Laplante, c’est la joie d’accueillir Jean Lévesque chez elle qui la transporte. Elle l’invite et lui porte une attention toute particulière, veille à ce qu’il ne manque de rien, le traite avec égard…
Puis, autant à Saint-Henri qu’à Saint-Denis, tout bascule…
Une transition vers une chute sans fin s’amorce lorsque, d’une part, en campagne, Rose-Anna se rend compte de sa misère auprès des siens. Elle, si fière, ne pouvait se permettre de faire transparaître sa pauvreté chez les gens de la famille. «Làs-bas, on les croyait à l’aise; et cette idée qu’on ne connaissait pas toute leur misère avait toujours été une consolation pour Rose-Anna.» Or, à peine arrivée, sa belle soeur Réséda lui porte un premier coup déjà:
« – Mais ils sont ben pâles tes enfants, Rose-Anna! Leur donnes-tu de quoi manger au moins?»
Les beaux enfants potelés et rosés de la paysanne, dont Gilbert qui est du même âge que le chétif Daniel, lui font réaliser les petis visages maigres et les membres fluets des siens. Elle se désole presque d’être venue, mais son regret est total lorsqu’elle remarque que la vieille mère Laplante, sa propre mère, se doute pertinemment de leurs difficultés financières et leur donne de quoi se nourrir sans aucune forme d’affection. «Mais est-ce rien que ça qu’une mère doit donner à ses enfants?». Elle se rend alors compte combien sa joie est frêle et bien vite menacée. «Quelle folie d’être allé aux sucres! Chercher une joie, n’était-ce pas pour eux, est-ce que ce n’avait pas toujours été un sûr moyen de s’attirer la malchance? Oh! qu’elle paraissait absurde et incompréhensible, maintenant, la frénésie de bonheur, qui, tous, les avait saisis. » (p.227) Dès leur retour, Azarius, ayant volé le camion, perd son emploi, et on apprend que le petit Daniel est leucémique. Qu’est-ce qui attend encore les êtres chers auxquels Rose-Anna tient? Elle qui croyait avoir trouvé son bonheur en visitant les siens…
D’autre part, du côté de Saint-Henri maintenant, les perpectives de Florentine prennent aussi une allure dramatique lorsque Jean la viole. C’est, pour ce dernier, une manière de cracher sur son ancienne vie qui le colle toujours un peu, d’humilier celle qui personnifie ses pauvres jours en même temps que ceux-ci. Et le pire dans tout le scénario, c’est qu’il ne regrette pas son geste et se trouve idiot de tenter de le justifier. Pour la jeune fille, c’est le début d’un chamboulement qui la marquera comme au fer chaud, d’une crainte qui s’empare de la pauvre créature qui atteint l’apogée de la perte de sa fierté : «Puis, elle sentit naître en elle une plainte sourde, un cri bas, troublé, qui demandait que Jean l’aimât encore, malgré cette haine qu’il lui inspirait et qui pesait sur son coeur. Pour être délivrée de cette haine, pour être délivrée de sa peur, il fallait qu’il l’aimât.» Jean lui manque et elle craint de le perdre, malgré le fait d’être sa victime, elle ne peut s’empêcher de vouloir le voir, de le désirer encore plus. Ce qui fait que Florentine sombre après l’acte odieux posé par Jean, c’est que ce dernier veut à tout prix se détacher de ce qui lui rapelle Saint-Henri, de ce fait, de Florentine elle-même. Pour elle – sa fierté disparue, sa peur toujours présente de ne plus le revoir, tout cela conjugué au sentiment de haine qu’il lui inspire – , tout cela finira par la perdre…